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Les Nouveaux Riches, par Marc Abélès

Dans son ouvrage intitulé « Les nouveaux riches », l’anthropologue Marc Abélès, Professeur à l’EHESS à Paris, met en lumière ces chefs d’entreprises high tech de la Silicon Valley qui dessinent, dès la fin des années 90, les contours d’une « nouvelle philanthropie ». Bien que publiée en 2002, l’analyse de Marc Abélès n’a rien perdu de son actualité. En dix ans, la pratique de « nouvelle philanthropie » a amplement eu le temps de traverser l’Atlantique et de prendre racine en Europe. Son développement sur le sol européen suscite toutefois un certain nombre de questions, qu’il est utile d’éclairer en approfondissant les origines de cette nouvelle culture philanthropique. Et c’est bien là la contribution principale de Marc Abélès. 

Au cours des années 90, Marc Abélès visite régulièrement les Etats-Unis pour y enseigner ou y mener des recherches. En tant qu’universitaire, il s’intéresse au rôle joué par la philanthropie américaine dans le financement de l’éducation supérieure et de la recherche. Au début des années 2000, son attention est attirée par une nouvelle façon de pratiquer le don, revendiquée par certains entrepreneurs et « nouveaux riches » issus du secteur des nouvelles technologies et du capital-investissement, notamment dans la fameuse Silicon Valley près de San Francisco. C’est à partir de rencontres et d’entretiens approfondis avec ces nouveaux philanthropes et leurs fondations que va naître le livre de l’anthropologue. 

D’emblée, Abélès contextualise sa description de cette nouvelle philanthropie dans le microcosme particulier de la Silicon Valley. Le premier chapitre est consacré à la description approfondie des codes sociaux des « cyber-égoïstes » de la « vallée des radins ». Les nouvelles fortunes peuplant cette zone économique très innovante sont en effet réputés peu charitables et attachés à une idéologie libertarienne qui exalte l’individualisme. En rupture avec l’organisation hiérarchisée et intégrant la chaîne de valeur, typique de l’industrie traditionnelle, ce lieu de haute technologie se caractérise par les valeurs d’entrepreneuriat, de prise de risque, de réseau et de quête de performance. Cependant, jusqu’à la fin des années 1990, la philanthropie y est quasiment inexistante, à tout le moins au sens de la tradition philanthropique américaine.

C’est d’ailleurs à la description de cette tradition qu’est consacré le second chapitre. Abélès revient sur les origines de la pratique philanthropique à l’américaine et sa logique de « charité scientifique », qui vise le progrès social en ciblant les causes de la pauvreté. Il montre également le rôle joué par les valeurs religieuses protestantes et puritaines, qui créent une tension forte entre l’importance de faire de l’argent et la souillure morale associée à cette richesse. C’est au travers du give back, le fait de « rendre à la société », que les premiers philanthropes américains tentent de surmonter cette contradiction. Marc Abélès retrace alors les différentes étapes du développement de cette philanthropie, en mettant en évidence les leviers et les freins à ce développement. 

Les troisième et quatrième chapitres décrivent alors l’émergence, au tournant du 21ème  siècle, de la nouvelle philanthropie, portée par quelques entrepreneurs emblématiques — tels que George Soros, Ted Turner ou Bill Gates, en rupture avec la philanthropie traditionnelle jugée inefficiente, à tout le moins à l’aune de leurs standards. Abélès décrit les caractéristiques de la nouvelle philanthropie, qualifiée par ses praticiens de venture philanthropy. Ce concept souligne la parenté avec les valeurs et pratiques du venture capital (capital-risque), que revendiquent ses pionniers. Il s’agit en effet de mettre en évidence l’importance de la prise de risque de ces philanthropes d’un genre nouveau, qui investissent dans des entreprises sociales. De la même façon qu’ils le feraient pour des start-ups technologiques ou marchandes, les nouveaux philanthropes mettent en œuvre des moyens financiers importants accompagnés d’un engagement personnel et extra-financier dans l’entreprise sociale soutenue. En outre, cet investissement philanthropique s’assortit d’une mesure des performances et des impacts sociétaux, et d’une stratégie de sortie à moyen terme (souvent après 5 ou 7 ans). 

De façon très intéressante, Marc Abélès montre aussi que ces « venture philanthropes » sont soucieux d’impliquer —dans leur projet de pérenniser des entreprises sociales à la profitabilité assurée— l’ensemble des collaborateurs des entreprises qu’ils ont eux-mêmes créées. L’émergence de la nouvelle philanthropie est en effet étroitement reliée au développement d’une nouvelle culture d’entreprise, mettant l’accent sur la communauté et le respect de valeurs éthiques. Dans cette perspective, le recours à la philanthropie sert de régulateur interne et externe pour l’entreprise, dans ses relations avec ses diverses parties prenantes. 

Selon l’auteur, la nouvelle philanthropie qu’il voit alors émerger est indissociable d’une évolution en profondeur de l’esprit du capitalisme. Elle vise aussi l’instauration d’une dynamique de la performance au sein du tiers secteur. Ces observations, formulées il y a un peu plus de dix années dans le contexte américain, sont d’une grande pertinence aujourd’hui en Europe. La « venture philanthropy » s’y développe également, et suscite de nombreuses interrogations quant à l’impact de ces nouveaux modes de financement sur le secteur associatif et les entreprises sociales et son potentiel réel de développement. Si l’ouvrage de Marc Abélès n’y apporte pas nécessairement de réponses, il a le mérite de situer ce débat dans une tendance de fond et d’éclairer ces pratiques philanthropiques nouvelles en décrivant finement leurs fondements socio-anthropologiques. Une lecture vivement recommandée à tout qui désire comprendre le projet sociétal de la philanthropie contemporaine. 

par Virginie Xhauflair


Abélès, Marc (2002), Les Nouveaux Riches: un ethnologue dans la Silicon Valley, Paris, Odile Jacob.