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L'argent de l'influence, par Ludovic Tournès

Quel est le rôle des grandes fondations philanthropiques américaines dans la vie intellectuelle et politique européenne depuis le début du XXème siècle ? C’est à cette vaste question que Ludovic Tournès et ses collègues apportent un éclairage dans l’ouvrage « L’argent de l’influence ».  Au travers de huit chapitres construits autour d’une analyse par pays et sur une période spécifique, nous voyons se dessiner la nature particulière du projet de ces fondations, leur stratégie « d’activisme relationnel », et l’inscription de leurs effets dans la durée. Bien qu’agissant dans des contextes et sur des programmes variés, ces fondations sont porteuses d’un projet de société commun basé sur le triptyque paix – démocratie – libre-échange. Pour répondre à cette mission, elles mènent une politique de réseaux et cherchent à y occuper une place centrale sur le long terme. En soulignant l’importance des jeux d’acteurs entre grandes fondations et réseaux locaux, ce livre offre une vision nuancée de l’influence des grandes fondations américaines en Europe. Si le soutien financier de Carnegie, Rockefeller, Ford et Soros a souvent été décisif, la construction d’une nouvelle diplomatie philanthropique est davantage le résultat d’une co-construction que de l’importation d’un modèle préétabli.


Dès la fin du XIXème siècle, les grandes fondations philanthropiques américaines font leur entrée sur la scène diplomatique européenne. En particulier, la Dotation Carnegie milite pour coordonner l’action pour la Paix au niveau international et pour promouvoir la notion d’arbitrage. Si l’impact de la fondation est peu visible à court terme, elle a indéniablement participé à la redéfinition de la politique étrangère américaine (Chapitre 1).


A la veille de la première guerre mondiale, une « nébuleuse américaine » est déjà présente en Belgique et va soutenir l’organisation d’une structure d’aide humanitaire internationale, avant de définir une politique scientifique et universitaire. Les relations et les ambitions politiques des deux protagonistes clés de cette structure (Franqui et Hoover) ont largement influencé le paysage académique belge. Cette structure a aujourd’hui encore un impact considérable dans la reproduction de l’élite sociale locale (Chapitre 2).


Le chapitre 3 est consacré au développement des milieux hospitaliers européens pendant l’entre-deux guerres. Grâce au soutien décisif de la Rockefeller et de l’action conjointe des milieux hygiénistes français et américains, Lyon est rapidement devenue la plaque tournante d’une configuration circulatoire transnationale des savoirs, qui a permis la diffusion d’un modèle d’hôpital-université intégré.


L’histoire de la London School of Economics révèle une fois encore que l’apport financier des grandes fondations philanthropiques peut contribuer au remodelage des milieux scientifiques et académiques. Cette influence est néanmoins contrainte par l’existence de fortes résistances au sein des réseaux intellectuels locaux (Chapitre 4).


Pendant la seconde guerre mondiale, la fondation Rockefeller qui avait pour objectif  principal d’enrichir durablement la vie intellectuelle américaine, joua un rôle majeur dans le sauvetage des scientifiques européens menacés par les régimes fascistes et nazis. Toutefois, la plupart des scientifiques sont retournés dans leur pays à la fin de la guerre (Chapitre 5).


Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la fondation Rockefeller a pris part au renouveau de la vie intellectuelle allemande. Sa stratégie punitive visant à la dénazification et à la démocratisation des universités a toutefois été limitée par la réalité du contexte local. Une application à la lettre de cette stratégie aurait purgé les universités d’une grande partie de leur personnel. Si le modèle américain a influencé le développement des universités allemandes, nous restons loin d’une importation brute (Chapitre 6).


Les fondations Rockefeller puis Ford ont considérablement investi dans la reconstruction des universités Italiennes après la seconde guerre mondiale. Il semblait urgent à leurs dirigeants de contrer le marxisme et de financer la recherche appliquée, afin de comprendre les pratiques de vote des Italiens. La proximité entre les dirigeants des fondations Rockefeller et Ford a amplement facilité la mise en place d’une stratégie commune (Chapitre 7).


Le chapitre 8 retrace l’histoire de la Fondation pour une entraide culturelle européenne (FEIE), qui visait à promouvoir l’échange d’idées entre l’Est et l’Ouest de l’Europe. Après avoir reçu le soutien de la fondation Ford, les dissensions de plus en plus marquées entre les acteurs clés concernant la stratégie à suivre après la chute du Mur mettent cette fondation en péril. Dans le même temps, Soros cherche à développer un programme de démocratisation et d’enseignement supérieur dans l’Europe de l’Est, mais il lui manque un réseau d’intellectuels Européens pour mener à bien son projet. Il décide de sauver la FEIE in extremis afin de bénéficier de son large réseau. La FEIE et ses acteurs clés sont progressivement intégrés au nouveau programme « Open Society » de Soros.


Selon l’auteur, l’impact de la philanthropie américaine est significatif dans trois domaines : la recherche scientifique, les rapports Est/Ouest et la construction d’institutions internationales. Une des contributions essentielle de cette étude est de mettre en garde contre une vision simplifiée et démesurée de l’influence de ces grandes fondations, car celle-ci est nécessairement limitée par les réseaux locaux existants. Si l’ouvrage présente une analyse historique fine de cas concrets, on peut néanmoins regretter un manque de structure qui mettre davantage en lumière les liens entre les chapitres et de souligner les idées clés. Pour aller plus loin, une analyse des mécanismes de blocage qui contraignent les stratégies de réseaux, ainsi qu’une mise en perspective de l’activité des différents acteurs de la diplomatie contemporaine, nous apporterait une vision plus globale de l’influence des fondations américaines en Europe.

Par Carine Farias.


Tournès, L. (ed.) 2010. L’argent de l’influence : Les fondations américaines et leurs réseaux européens. Paris : Autrement